Revue Ressources Humaines & Management
Edito, rubrique Forces et Idées
Jean-Marie Messier
La rupture du dialogue social
Appel aux "patrons" et aux "partenaires sociaux" en défense de la démocratie sociale
Il y a quelques temps, une émission de Michel Field à laquelle je participais m'a fait vivre deux situations qui, au-delà de l’anecdote, témoignent d’un certain climat social. Dans un reportage consacré à José Bové, un militant déclarait qu'il préférait me faire un croche-pied plutôt que d’entamer un dialogue. Et à la fin de l'émission, alors que je souhaitais saluer un syndicaliste de Danone présent sur le plateau, celui-ci m’a répliqué qu'il ne serrait pas la main à un patron. Cas extrême ? Mauvaise humeur ? Symptômes, plutôt, d'une crise plus profonde : le dialogue social est malade. Certains militants – qui savent se faire entendre – ont choisi une stratégie de rupture. Pour eux, dialoguer, c'est déjà accepter le libre échange – et donc se compromettre ; tout vaut mieux, y compris l'illégalité, que le dialogue. Sans doute sont-ils minoritaires dans nos entreprises, mais la tentation est là.
Qui est responsable ? Les patrons ? Trop facile, même si certaines attitudes récentes n'ont pas joué dans le bon sens. Les syndicats ? Le Gouvernement ? Tous les acteurs ont une part de responsabilité, mais celle du gouvernement paraît lourde dans la période récente : trop de démagogie, trop d'autoritarisme, trop peu de place laissée au dialogue social. S'attribuer les créations d'emplois et reprocher les suppressions aux entreprises, c'est de la politique politicienne. Pourquoi le gouvernement n'a-t-il pas proposé de négocier, par un accord interprofessionnel, la gestion des plans sociaux ? Il reste tant à construire en matière de reclassement, de formation, de validation des acquis, en bref tout ce qui peut contribuer à l'émergence d'une culture de la mobilité. Sans doute a-t-on considéré que la pression de l'opinion et des médias était trop forte pour que l'on fasse confiance au dialogue social…
Alors, que faire ? La résignation serait, ici comme ailleurs, la pire des réponses. Seul le dialogue social peut nous permettre de réguler de manière harmonieuse les sociétés complexes et évolutives dans lesquelles nous vivons. Je crois profondément à la démocratie sociale, qui repose sur le dialogue. Se réjouir de la faiblesse de nos syndicats est une grave erreur : redonnons au contraire toute sa place à la négociation collective, légitimons le dialogue social et nos partenaires sociaux ! Pour cela, respect et écoute mutuelle, volonté de construire pour aujourd'hui et pour demain, de préparer au mieux la société que nous laisserons à nos enfants, tels sont les principes qui doivent guider notre action commune sur le terrain. Les sujets ne manquent pas : j'en ai cité quelques-uns qui me paraissent essentiels, mais on peut également songer aux nouvelles technologies, à la protection sociale…
Plus les entreprises sont puissantes, plus elles doivent exercer pleinement leur responsabilité sociale et apporter leur contribution, innovante et constructive, à l’évolution de nos sociétés. J’ajouterais que la perspective d’un probable ralentissement économique – avec ses retentissements sociaux – rend le dialogue d’autant plus nécessaire. Proposons, construisons, innovons.
Il ne s'agit pas de s'ériger en donneur de leçons, de faire de telle ou telle entreprise un exemple – mais d'agir, avec humilité. Et avec conviction, une conviction profonde : la révolution du dialogue social est indispensable, et elle ne pourra venir que des entreprises, pas du sommet. Ne laissons pas à d'autres un sujet aussi capital, il en va du salut de notre société.